L’ORGASME MASCULIN SOUS LA LOUPE DE LOU CARENAR ET SALOMÉ DROBINSKY DANS LE DOCUMENTAIRE « LA MÉCANIQUE DES SENS »

L’ORGASME MASCULIN SOUS LA LOUPE DE LOU CARENAR ET SALOMÉ DROBINSKY DANS LE DOCUMENTAIRE « LA MÉCANIQUE DES SENS »

Lou est réalisatrice et photographe, Salomé, experte en communication. Ensemble, elles ont lancé le documentaire “La mécanique des sens”, un questionnement approfondi sur l’orgasme masculin.

Lorsqu’elles entament leurs recherches sur l’orgasme masculin, Lou et Salomé constatent rapidement que ce sujet n’est que très peu exploré. “Toutes les études concernaient l’éjaculation, la panne, l’érection, toute la partie mécanique”, déplore Lou. Et pourtant, elles en sont convaincues et le démontrent: la sexualité masculine est elle aussi enfermée dans des clichés, des normes et des tabous. “Pour qu’on avance, il faut aussi que les hommes déconstruisent leurs propres stéréotypes de genre. Cela fait partie intégrante du combat féministe.” Action.

Un ami m’a confié qu’il n’avait jamais eu d’orgasme

“Je suis Lou Carenar. Je suis réalisatrice et photographe. Je travaille sur la question du genre depuis deux ans, un sujet qui m’a toujours passionnée. Un jour, un ami m’a confié qu’il n’avait jamais eu d’orgasme. J’ai été surprise, ça allait à l’encontre de tous les stéréotypes qu’on nous avait ressassés autour de la masculinité. Je savais qu’il existait effectivement des problèmes mais je pensais qu’ils étaient plutôt liés aux émotions ou à la difficulté de communiquer. J’imaginais qu’au niveau de la sexualité, les hommes en avaient pour leur compte et que le problème concernait plutôt les femmes. À partir de là, j’ai mené une enquête et j’ai découvert que c’était non seulement récurrent, mais aussi révélateur d’autre chose, comme d’une difficulté à s’exprimer, de pratiques sexuelles inexplorées ou de problèmes de santé mentale. Je me suis dit qu’il y avait de quoi en faire un documentaire. Salomé, une amie, a décidé de m’accompagner pour la communication, les partenariats et le financement.”

L’orgasme censuré

“J’avais une idée claire de la ligne que je voulais prendre. La question du genre et de la masculinité, ce n’était pas un sujet nouveau pour moi, ce qui m’a permis de construire le plan du documentaire assez rapidement. En revanche, tout cela allait engendrer des frais. On a donc lancé la campagne de crowdfunding en août 2020. En quelques semaines à peine, on a récolté la totalité de l’argent dont on avait besoin. Seule ombre au tableau: la plateforme de crowdfunding a censuré notre campagne du jour au lendemain. Ils ont supprimé la cagnotte sans explication. Après les demandes répétées de Salomé, ils nous ont expliqué qu’ils considéraient notre projet comme pornographique. Nous avons donc choisi une autre plateforme et tout s’est bien passé. Mais cette expérience nous a mises face à la réalité de la censure et de son caractère parfois incompréhensible. Conclusion: ce sujet valait encore plus le coup d’être abordé.”

La question du plaisir était inexistante

“Nous avons mené énormément de recherches sur internet pour voir si notre propos était justifié. Au départ, nous avons été surprises de voir qu’il n’y avait aucune recherche, même au niveau universitaire, sur l’orgasme masculin à proprement parler. Toutes les recherches concernaient l’éjaculation, la panne, l’érection, toute la partie mécanique. La question du plaisir était inexistante.

La plupart du temps, le plaisir chez l’homme est relié à une question de mécanique, laissant de côté la partie émotionnelle. Comme si c’était une évidence qui ne valait même pas la peine d’être questionnée. Un homme éjacule et la plupart du temps, il a des orgasmes. On savait qu’il pouvait y avoir des exceptions, mais certainement pas des cas fréquents de manière aussi significative. Lorsqu’on questionne les hommes qui n’ont pas d’orgasme, on remarque que bien d’autres questions psychologiques y sont rattachées. Comme la pression de la performance, qui est très présente chez l’homme.”

Photo prise lors du tournage

Un tabou omniprésent

“Nous avons rapidement constaté que si le plaisir féminin est tabou, le plaisir masculin l’est également. Je pense toutefois qu’ils ne sont pas de la même nature: l’orgasme féminin a toujours été tabou parce que la sexualité et la féminité dans son ensemble sont tabous. Or pour l’homme, la sexualité n’est pas taboue. Au contraire, elle est hyper incitée, voire célébrée et omniprésente dans cette société. Mais ce qui est célébré, ce n’est pas le fait qu’ils y prennent du plaisir. C’est le fait qu’ils réalisent une performance de virilité. Coucher avec le plus de femmes possible, faire jouir le plus de femmes possible: dans cette vision-là, le sexe est davantage lié au pouvoir qu’au plaisir. Qu’ils aient des orgasmes ou non, ce n’est pas la question, il faut juste qu’ils prouvent sans cesse leur virilité. Parler de plaisir, c’est voir la sexualité masculine sous un autre angle, moins axé sur le pouvoir ou la virilité abusive. Et là on rentre tout à fait dans un autre domaine.”

Témoins anonymes

“Une fois le crowdfunding terminé, le tournage a démarré très rapidement. Nous avons interrogé une dizaine de personnes. Des hommes qui se sont portés volontaires via les réseaux. Ce n’était pas évident, parce que beaucoup d’hommes étaient d’accord de témoigner mais souhaitaient le faire anonymement. Or pour nous, il était important que le témoignage se fasse à visage découvert pour montrer que, justement il n’y a pas de honte à être vulnérable, à avoir des failles. On a dû trouver des hommes qui avaient à la fois des choses à dire et qui acceptaient de le dire à visage découvert. C’était aussi important d’avoir des profils différents, des hommes avec des histoires différentes ou des orientations sexuelles différentes.”

Le compte Instagram @faire.genre

Tous dans le même bateau

“Ce documentaire expose deux conclusions importantes. D’abord, que la sexualité masculine, comme la sexualité féminine, est bloquée, mais dans le sens inverse. La sexualité masculine est trop encouragée et emprisonnée dans la pression de la performance, ce qui finit par la bloquer. En réalité, l’envisager sous un angle d’acceptation des vulnérabilités permettrait un épanouissement plus fort. Ensuite, que nous sommes tous dans le même bateau: femmes, hommes, peu importe notre genre. Les tabous autour de la sexualité pourraient être combattus si on ouvrait le dialogue tous ensemble. J’ai trouvé rassurant, en tant que femme, de voir que les hommes aussi pouvaient rencontrer des difficultés à éprouver du plaisir sexuel. Qu’on n’était pas les seules à rencontrer ces problèmes et qu’il était tout à fait possible d’ouvrir le dialogue pour aller plus loin ensemble.”

Une vision féministe

“Je pense qu’à travers La mécanique des sens, nous partageons une vision féministe claire, ce que j’assume et revendique complètement. Je crois, même si cet aspect est discuté dans la sphère féministe, qu’il est impératif que les hommes déconstruisent aussi leurs propres stéréotypes de genre pour qu’on avance et qu’on aille plus loin ensemble. Je pense que le sexisme est la seule oppression transversale. C’est-à-dire que les hommes, tout en accumulant des privilèges certains, paient aussi un prix assez fort notamment d’un point de vue psychologique: ils n’ont pas le droit à la vulnérabilité. Si on pouvait débloquer ça, on irait tellement plus loin dans notre combat pour l’égalité. À terme, je pense que c’est bénéfique pour les femmes également.”

Post du compte Instagram @faire.genre

Honnêteté et vulnérabilité

“Certains témoignages nous ont vraiment étonnées. Les participants sont allés droit au but et en termes d’aveux, de confessions, de failles, de faiblesse, de vulnérabilité, c’était vraiment beau et profond. J’ai été très surprise par les expériences de certains et j’ai appris plein de choses. Je ne vois plus la sexualité masculine de la même manière depuis ce documentaire. 

La plupart des retours de leur part vont dans le même sens: ils avaient l’impression que c’était la première fois qu’ils pouvaient en parler autant, sans jugement et dans les détails. Certains étaient même étonnés qu’on ne leur ait jamais posé ces questions plus tôt.”

Émotion ou faiblesse?

“Un groupe WhatsApp a été créé avec tous les participants. On voulait qu’ils puissent échanger tous ensemble s’ils en ressentaient le besoin. Ils ont parlé de la façon dont le tournage les avait libérés, beaucoup ont pris ça comme une thérapie. C’est hyper agréable de lire certains messages sur le groupe, ce sont des mecs qui essaient de répondre à des questions un peu plus profondes que ‘alors t’as baisé?’. Cette notion d’échange est intéressante parce que l’un des principaux enjeux qu’on avait relevé dans les interviews, c’est l’absence de communication entre hommes sur leur sexualité, au-delà des prouesses. Un participant expliquait que les discussions dans son groupe d’amis se limitaient à la question de la performance et de ‘qu’est ce que je lui ai fait’. Mais ce que tu as ressenti ou les problèmes que tu as rencontrés, tu les gardes pour toi. Et comme personne n’en parle, tu te dis que tu es l’exception, que tu ne veux pas paraître bizarre.”

Le documentaire est au stade du montage et une première bande-annonce verra le jour en décembre. “On a hâte de montrer le projet”, avouent les deux réalisatrices. Lou et Salomé partagent au quotidien des extraits ou des réflexions sur leur compte Instagram: @faire.genre.

Parler de la sexualité masculine était depuis longtemps sur ma to-do list. Je ne savais pas comment, quand ni avec qui l’aborder. Rencontrer Lou et Salomé via les réseaux sociaux ne pouvait pas mieux tomber. J’ai adoré notre échange sur la masculinité, le processus de création d’un documentaire et leur vision du féminisme. Déconstruire les clichés masculins comme outil du féminisme, c’est une vision qui me parle énormément. Et qui va dans la lignée de Nicole: nous sommes plus forts ensemble que les uns contre les autres.

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On remet ça lundi prochain, 19h?